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Débat

Reconstruction « à l’identique » du théâtre de Besançon de Ledoux


L’association Espace 7, animée par Jacques Rittaud-Hutinet, s’est fixé comme but d’obtenir la « restauration à l’identique » du théâtre de Besançon de Claude-Nicolas Ledoux. Le site internet consacré à ce projet annonce un comité de soutien et propose déjà une maquette expérimentale de reconstruction fondée sur l’interprétation des gravures publiées par Ledoux dans son livre de 1804. Mais descriptions, dessins, documents d’archives et photographies anciennes doivent compléter le corpus des documents utiles à l’entreprise qui est illustrée par une simulation que commente Yves Gravelin.

Tribune libre :

Daniel Rabreau, spécialiste de l’œuvre de Ledoux, qui a adhéré au comité de soutien, souhaite qu’un vrai débat scientifique soit soulevé à propos des propositions actuellement diffusées par l’association Espace 7.
La légitimité de la reconstruction lui semble d’emblée acquise. La France a trop longtemps adopté une attitude désinvolte dans la gestion de son patrimoine d’architecture théâtrale. Les restaurations récentes de l’Opéra de Versailles, du Grand Théâtre de Bordeaux – rares témoins parfaits du XVIIIe siècle – ou encore du théâtre de l’Odéon à Paris et du théâtre Graslin de Nantes – dont les salles restructurées au XIXe siècle conservent quelque peu l’atmosphère du XVIIIe siècle – ne sauraient faire oublier certaines destructions scandaleuses d’édifices remarquables ou significatifs dans ce genre d’architecture : disparition de la salle de l’ancien Théâtre Sarah Bernard et autres à Paris, massacre de l’Opéra de Lyon par Jean Nouvelle, destruction du petit théâtre datant de la Révolution à Orléans, démontage stupide de la façade de l’ancien théâtre de Nîmes face à la Maison Carrée, etc. A l’étranger, nombre d’exemples ont montré une attitude plus responsable et respectueuse des chefs-d’œuvre de l’architecture théâtrale : récemment la Fenice de Venise, incendiée et reconstruite « à l’identique », comme l’ont été le théâtre rococo de la Résidence à Münich et nombre d’édifices victimes de la dernière guerre, en Allemagne ou en Pologne… Compte tenu du caractère exceptionnel, en son temps, du théâtre créé par Ledoux à Besançon et de sa place dans l’évolution de l’histoire des salles de spectacles en Europe, la reconstruction à l’identique aurait dû s’imposer dans le cadre des Monuments historiques. Il n’est pas trop tard pour y penser.
Mais les arguments doivent être péremptoires, fondés sur une analyse précise et exhaustive des caractères du chef-d’œuvre de Ledoux. Le site de l’association Espace 7 s’y emploie en diffusant un texte de Rittaud Hutinet qui, malheureusement, est loin du compte par excès de simplification et orientation moderniste dangereuse – car contraire à l’esthétique de Ledoux. J’en veux pour preuve cette citation sur la prétendue épuration décorative dont le maître de la saline d’Arc-et-Senans (site classé par l’Unesco) serait coutumier :

« Mais Ledoux va encore plus loin : il supprime les « décorations » autrement dit les ornements qui encombraient et surchargeaient inutilement les salles, à son époque plutôt conçues comme des salons où s’entrecroisaient, sur les balcons, des hydres sculptées, des créatures mythologiques agrémentées de dorures dans le style baroque.
Dans sa salle, Ledoux les supprime, ce qui présente l’avantage d’alléger le regard des spectateurs dont la vision n’est plus détournée de la scène. Les lignes de la salle dessinant des courbes simples, allégées des superfluités baroques, sont d’une incontestable élégance, peu éloignée de l’esthétique contemporaine [sic].
Ledoux ira même jusqu’à vouloir remplacer les ornementations de la salle par celle qu’il estime la plus pertinente et la plus belle : le public lui-même, dont il affirme ainsi la valeur et l’importance. »

Certes, mais il faut faire comprendre aujourd’hui le sens perdu des métaphores ! Non seulement ce jugement est inepte, lorsqu’on observe les gravures de Ledoux (plafond apollinien peint sur fond d’argent, entablement sculpté de généreuses métopes, décor en trompe-l’œil des surfaces, etc.), mais il est contredit par les descriptions (les rudentures des colonnes, par exemple). Quelle que soit la modernité de la structure de sa salle révolutionnaire, Ledoux n’annonce pas l’architecture épurée du béton : la symbolique du décor accompagne ses innovations (et on ne confondra pas le balcon à balustres, qui date des réfections du XIXe siècle, avec le décor en frise à l’antique ou en tenture des balcons). A ce titre, la maquette, sans le moindre ornement, dotée de fauteuils rouges, demeure du domaine de l’approximation – quelles que soient certaines remarques judicieuses d’Yves Gravelin. Ce n’est qu’une étape : l’approfondissement s’impose. Sinon, faute d’une réalisation minutieuse, exacte et d’une vraie qualité artisanale de réalisation dans la peinture, la sculpture et les matériaux, la reconstruction (et non pas « restauration ») « à l’identique » ne sera qu’une mascarade nostalgique. Immense architecte, Ledoux mérite le respect. Et pour le faire connaître au public, il faut à l’évidence élargir la bibliographie qui concerne les études sur son œuvre. Elle ne saurait se limiter aux deux ouvrages signalés par l’association Espace 7 (Jacques Rittaud-Hutinet, La vision d’un futur, Claude Nicolas Ledoux et ses théâtres, Lyon, PUL, 1982 (prix de l’Académie), et Jacques Rittaud-Hutinet, Le théâtre en Franche Comté du moyen âge à la Révolution, 1985, prix du livre comtois et prix Georges Jamatti (Paris).